« Une grande histoire »
L’ancien ministre des Affaires étrangères Jean Asselborn s’est aussi fait connaître à l’international par son caractère aussi terre-à-terre que passionné. Comme il ne compte pas ses kilomètres parcourus à vélo électrique, il manque encore 300 kilomètres au septuagénaire pour boucler les 300 000.
Cyclist : Comment allez-vous désormais, après votre blessure ?
En septembre dernier, je me suis déchiré le tendon d’Achille au Mont Ventoux et j’ai dû être opéré ; je n’ai plus roulé pendant cinq mois. Un home-trainer au grenier ou à la cave, ce n’est pas pour moi : j’ai besoin d’oxygène, et j’ai trouvé ma solution avec un vélo électrique Trek+ de 12 kilos seulement. De Steinfort à Mersch, je roule déjà à nouveau sans allumer le moteur. Le mieux, c’est de remonter dessus : tout fait mal, certes, mais ça revient. Mon objectif est de rouler à nouveau avec mon vélo normal en avril. Mais je suis très sollicité en ce moment : en mars et en avril, je serai dans 16 villes différentes. Et j’ai un peu peur de me blesser de nouveau. Surtout quand je descends des escaliers, j’ai encore la blessure en tête.
Vous êtes toujours très sollicité sur la politique. Que représente le vélo pour vous ? Plutôt déconnecter ou réfléchir ?
Réfléchir. Je ne sais pas si j’aurais tenu mes 20 ans comme ministre des Affaires étrangères sans le vélo. Je peux vivre sans politique active, mais pas sans vélo. Sur le vélo, je peux digérer beaucoup de choses. Je reçois beaucoup d’oxygène, je peux un peu me faire souffrir. J’ai mené des interviews entières lors de sorties à vélo. Avec tous ces vols entre les continents, j’étais parfois à la limite physiquement. Dès que je sortais de l’avion, je roulais deux heures à vélo, je faisais le plein d’énergie et j’échappais ainsi au décalage horaire.
Comment cette longue passion pour le vélo a-t-elle commencé au juste ?
Avec Jacques Santer comme Premier ministre, nous étions en 1994 en pleines négociations de coalition. Mais Helmut Kohl le voulait aussi absolument comme président de la Commission, si bien que nos négociations de coalition de l’époque entre le CSV et le LSAP étaient sans cesse interrompues. Pendant des jours, nous étions de neuf heures à neuf heures au « Versoffene Rousekranz » dans le Rosengärtchen ; ça n’avançait pas et je pensais devenir fou. Pour ma fille, je suis allé acheter un vélo entre-temps et je m’en suis spontanément pris un aussi. J’ai ensuite voulu faire quelque chose de plus grand et, à l’été 95, j’ai rallié Fréjus, sur la Côte d’Azur, en sept jours. Ma femme suivait en voiture avec les enfants. Quand je l’ai raconté à mon ami Nico Olinger (receveur à Schuttrange), il m’a dit qu’il en serait l’année suivante. Nous nous sommes alors bien préparés et nous sommes descendus ensemble pendant douze ans, seuls, avec juste une sacoche au guidon et un sac à dos contenant le strict nécessaire. Il fallait laver nos affaires tous les jours. Nous avons aussi roulé jusqu’au pays de Pantani, à Cesenatico, jusqu’à la frontière espagnole, en Toscane, par le grand col du Saint-Bernard. Le pire, ç’a été pendant les grandes inondations, quand Schröder faisait campagne en bottes en caoutchouc (en 2002, ndlr). Autour de Bâle, il a plu trois jours d’affilée, nous n’avions plus un seul bout de tissu sec. Le pire, c’est quand il faut remettre le matin des affaires encore mouillées. Je m’étais déjà bien accroché. J’ai aussi fait une randonnée de Paris à Longwy. En groupe, nous ne tenions qu’une moyenne de 25 km/h, mais 350 kilomètres en une journée, c’était déjà un défi.
Qu’est-ce qui vous fascine autant dans le Mont Ventoux ? Il y a pourtant d’autres montagnes célèbres.
Bien sûr, j’ai gravi l’Alpe d’Huez et, à cause de Stelmes, le Tourmalet par les deux versants. Mais je n’arrivais en réalité à faire qu’une montagne par jour, pas deux ou plus. Le Mont Ventoux est vraiment assez unique, il me plaît beaucoup. L’été, j’avais toujours un objectif : la Méditerranée et le Mont Ventoux. Je l’ai gravi vingt fois et, même s’il devenait plus dur chaque année, ça n’a pas posé de problème jusqu’à 70 ans. L’an dernier, j’ai payé pour apprendre. Mais je veux continuer à rouler vers la Méditerranée cet été, si cela m’est possible.
Combien de vélos possédez-vous, et lesquels ?
Déjà avant, j’avais le meilleur vélo ; les voitures, en revanche, ne m’ont jamais dit grand-chose. Après mon opération du genou, je me suis offert un Trek+, que j’ai d’ailleurs ressorti maintenant. Et au fond, je roule sur un Trek Domane équipé en SRAM, qui fonctionne à merveille. Il est relativement confortable. Ils l’avaient conçu à l’époque pour Fabian Cancellara et sa victoire à Roubaix. J’ai aussi un Specialized McLaren Venge particulier, qui n’existe je crois qu’à une centaine d’exemplaires. Mais celui-là a été construit pour Mark Cavendish et il est dur comme une planche, pas pour moi.
Et pourquoi le vélo, et pas plutôt le golf ou le tennis ?
Je n’ai jamais joué au golf, ça n’existait pas non plus à Steinfort. Nous avions certes l’un des premiers courts de tennis, mais en 40 ans de politique, je n’avais de temps que pour une seule passion. Enfant, je jouais au football, mais je n’étais pas bon. Le gendre de Nic Frantz, Léon Letsch, était notre entraîneur. À l’époque, je suivais aussi sur les grandes ondes ce que réalisait Charly Gaul. C’était exceptionnel. Quand l’Allemagne est devenue championne du monde en 1954, la guerre était finie pour eux. Pour le Luxembourg, 1958 a énormément compté. Mon père travaillait aux hauts-fourneaux, sur la grue. L’usine ne tournait pratiquement plus lors des étapes importantes.
Laquelle des cinq victoires luxembourgeoises sur le Tour vous impressionne le plus ?
On ne peut pas comparer. Pour Frantz, ça a dû être terrible à l’époque : retourner la roue arrière pour changer de braquet, et puis les routes d’alors. Inimaginable. Pour Faber s’ajoute encore son engagement pendant la guerre. Charly Gaul, je l’ai suivi moi-même ; je l’ai connu plus tard, lui, sa femme et sa fille. Quand j’ai participé à la randonnée Charly Gaul, il se tenait entre les « Bricher Lächer » et nous encourageait. Ses performances sont inimaginables. La façon dont il pouvait encore « mouliner » avec 42 dents à l’avant et 23 ou 24 au maximum à l’arrière dans les cols. Et puis bien sûr Andy Schleck. Et Fränk et Kim. Sur le Tour, nous avons eu à un moment les trois maillots. Je regrette encore aujourd’hui de n’avoir pu me libérer qu’après sa victoire à l’Alpe d’Huez. De ne pas avoir vu l’étape. Il ne faut pas non plus oublier la génération d’avant, avec John Schleck, Edy Schütz ou Lucien Didier. Avec Jempy Schmitz, j’ai ensuite moi-même beaucoup roulé ; j’ai aussi souvent croisé Aldo Bolzan ou fait la connaissance de Marcel Ernzer. Le cyclisme au Luxembourg est une grande histoire.
Jean Asselborn – Die Tour seines Lebens
Le journaliste politique trévirois Michael Merten a accompagné Jean Asselborn sur ses 1 000 kilomètres à travers la France et dresse, en 320 pages, un reportage de voyage captivant autant qu’un portrait sensible. Disponible en librairie pour 24,99 euros.



